Les fractures sociales sont plus déterminantes que les fractures territoriales

« Bonheur privé et malheur public » d’une « France en morceaux ».


C’est le leitmotiv qui s’exprime dans le Baromètre des territoires 2019 élaboré par l’Institut Montaigne et le cabinet d’études Elabe. Menée sur un échantillon de plus de 10 000 personnes, cette enquête dépeint une France non pas scindée entre métropoles et zones rurales - comme on a souvent l’habitude de l’entendre - , mais perçue selon le rapport que les citoyens entretiennent à leur territoire, et en particulier le fait qu’ils aient choisi ou non d’y vivre au quotidien .

Heureux en privé, les Français sont plus attachés à leur pays qu’à leurs territoires

Dans la plupart des régions, quelles que soient les réalités socio-économiques, la plupart des Français se déclarent « heureux  » (73 % d’entre eux) et estiment que ce bonheur privé se prolonge du sentiment qu’il fait « bon vivre » dans leur quartier et leur commune (66%). Près de 60 % des Français jugent que l’endroit où ils vivent va « plutôt bien  » et « un sur quatre affirme même sans retenue que [cet endroit] n’a aucun défaut  », pointent les auteurs de l’enquête.
Pourtant l’étude montre que la France reste le point d’ancrage « le plus rassembleur, loin devant nos territoires » puisque 73 % des Français sont attachés au pays, alors que 58 % expriment leur attachement à leur région, 53 % à leur département, 52 % à leur commune et 45 % à leur quartier. Loin devant l’Union européenne, tenue à l’écart par les Français qui n’y sont attachés qu’à 34 %.

Le maire, élu « le mieux à même » de lutter contre une société « inégalitaire »

Ce constat d’une société française heureuse, attachée à son pays encore plus qu’à ses territoires, tranche avec le sentiment d’injustice et de pessimisme dont elle est frappée. Il confirme, toutefois, un «  paradoxe français  » : celui de faire cohabiter « bonheur privé et souffrance sociale ». Car ce « cocon personnel », décrit par les auteurs du baromètre, est «  percuté de plein fouet par la crise du pouvoir d’achat et la souffrance sociale, perçue l’une comme l’autre s’aggravant  ».

En effet, 48 % des Français disent vivre des fins de mois difficiles et 37 % avoir été à découvert au moins à plusieurs reprises ces douze derniers mois (le 18 du mois en moyenne). Ces difficultés ont ainsi entraîné, par exemple, un Français sur deux à retarder ou renoncer à des soins de santé en 2018 et un tiers à presque systématiquement chercher les prix les plus bas quand ils font leurs courses alimentaires. « Cette profonde crise du pouvoir d’achat se double du sentiment désormais majoritaire de vivre dans une société produisant relégation et exclusion », selon le baromètre.

Une majorité de Français s’indigne ainsi des inégalités qui fracturent l’Hexagone : 78 % jugent la société actuelle « injuste  » (dont 28 % «  très injuste »), 63 % sont convaincus que «  la réussite sociale est jouée d’avance et dépend beaucoup des origines des gens », 37 % pointent «  les écarts entre hauts et bas salaires  » et 29 % les « inégalités sociales  », fragilisant le consentement à l’impôt puisque 34 % le considère « inutile  ». Pourtant, 81% des Français affirment être «  prêts à payer plus d’impôts ou de taxes » si cela permettait, notamment, de réduire la pauvreté (36 %) ou d’avoir un meilleur système de santé (31 %), par exemple.

«  La promesse républicaine est déçue, le contrat social fragilisé  », relatent les auteurs de l’enquête. Même si une partie des Français prêtent toujours aux acteurs publics le pouvoir de changer le monde dans lequel ils vivent : en premier lieu le maire pour 52 % d’entre eux, 49 % pour le président de la République, 44 % pour le président de région et 39 % pour le député. « Les entreprises sont relativement épargnées par ce doute  » puisque « 61% [des Français] jugent qu’elles ont le pouvoir de changer le monde dans lequel on vit  ».

« Quatre grandes familles qui se côtoient »

Le baromètre révèle que si les caractéristiques des territoires « amortissent ou amplifient les fragilités individuelles », ce sont « le pouvoir d’achat et le capital socio-culturel des individus [qui] sont des déterminants beaucoup plus puissants ». « Les fractures sociales sont plus déterminantes que les fractures territoriales pour comprendre les parcours de vie des Français  », selon le président d’Elabe, Bernard Sananes, qui observe que «  ces fractures sociales divisent la société française qui se retrouve éclatée en quatre grandes familles qui se côtoient, voire se croisent assez largement au sein des mêmes territoires ».

L’étude présente une France en quatre « morceaux  », quatre profils fondés davantage sur le fait de choisir le territoire dans lequel on se trouve plutôt que sur les caractéristiques territoriales en elle-même : les «  Français affranchis des contraintes territoriales et sociales » (21%), les «  Français enracinés » dans leur zone géographique (22%), les «  Français assignés » et « bloqués géographiquement et socialement  » (25%) et les « Français sur le fil  » qui sont à la fois mobile socialement et territorialement mais sont confrontés à des difficultés (32%).

Pour accéder à l’ensemble de l’enquête, cliquez sur l’image