Les surprenants bienfaits des arbres

Immémorial. Vertus médicales de la sylvothérapie, intelligence des forêts, action décisive sur l’environnement… Les scientifiques font chaque jour de formidables découvertes sur ces amis qui ne nous veulent que du bien.

Chaque fois que nous nous enfonçons sous la canopée : il existe un monde sans l’homme. Il existe un monde avant l’homme…

Source : http://www.lepoint.fr/

par Violaine De Montclos

Durant un an, plusieurs fois par semaine, le biologiste américain David Haskell s’est rendu sur une minuscule parcelle de terrain, dans les Appalaches, au cœur d’une forêt primaire.
Assis sur un rocher, parfois à plat ventre dans la mousse, qu’il pleuve, qu’il neige ou que le soleil cogne, Haskell s’est religieusement astreint à observer ce mètre carré sous les arbres. En silence. S’obligeant à ne rien toucher, creuser, modifier, à ne pas évincer les insectes ni les animaux, à simplement regarder, notant les innombrables et microscopiques événements qui bouleversaient chaque jour ce petit morceau de forêt primaire : floraisons spectaculaires, reproduction des fougères, variations de lumière subtilement dosées par la canopée en fonction des saisons, chute et putréfaction des feuilles, mésanges changeant de plumage, passage de phalènes, de grives, de cerfs, de lucioles, d’écureuils ou de salamandres… De cet exercice de modestie Haskell a ensuite tiré un livre enchanteur, « Un an dans la vie d’une forêt  », finaliste du prix Pulitzer et aujourd’hui traduit dans le monde entier. Description dense et minutieuse de la vie à l’abri des arbres, ce récit d’une grande beauté, écrit par un savant qui s’est littéralement fondu dans le paysage, interroge la place de l’homme dans
la nature et exalte cette certitude qui nous étreint tous, fugacement, chaque fois que nous nous enfonçons sous la canopée : il existe un monde sans l’homme. Il existe un monde avant l’homme…

Bien sûr, si vous vous baladez dans une forêt hexagonale, la départementale n’est probablement pas très loin, des panneaux vous indiquent sans doute le chemin, vous avez peut-être des bottes, un panier pour les champignons et votre smartphone dans la poche, mais admettez que l’homme moderne … … que vous êtes éprouve encore, dans les bois, l’étrange impression d’être un intrus un peu désorienté. Comme si, au milieu des arbres, dans ce monde d’immobilité qui bruisse aradoxalement de mille mouvements aériens, souterrains, vous n’étiez, au fond, qu’un visiteur toléré.
Etres sociaux. La plupart des régions habitées par l’homme dans l’hémisphère Nord furent un jour, avant lui, recouvertes de forêts. C’est en les défrichant, en gagnant progressivement du terrain sur le monde des arbres que notre civilisation occidentale s’est peu à peu affirmée, construite. « La ténébreuse lisière des bois marquait les limites de ses cultures, les frontières de ses cités, les bornes de son domaine institutionnel ; et au-delà, l’extravagance de son imagination », écrit le professeur de lettres à Stanford Robert Harrison dans son formidable « Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental  ». De l’épopée de Gilgamesh aux contes des frères Grimm en passant par les forêts obscures de Dante ou les bois primitifs de Rousseau, Harrison démontre comment la forêt ou du moins l’idée qu’il se fait d’elle permet à l’homme occidental, depuis toujours, « de se dépayser, de s’enchanter, de se mettre en question (…) de projeter ses plus secrètes, ses plus profondes angoisses ». Parce que c’est à leur orée que la civilisation, du moins de façon fantasmatique, perd ses droits, tout est possible dans les bois : l’homme peut redevenir sauvage, la fille se changer en garçon, les enfants être semés par leurs parents, le hors-laloi trouver refuge.

De même que les arbres sont notre exact opposé du point de vue écologique – ils rejettent l’oxygène, nous le respirons –, les forêts nous offrent une sorte d’antidote imaginaire à ce que nous sommes, le souvenir d’un monde avant nous, un champ de possibles et de fantaisie que, de Conrad à Shakespeare, de Thoreau à Kipling et même de « Game of Thrones  » à Astérix, nous ne nous lasserons jamais d’explorer. Et ce d’autant moins que le dogme du « propre de l’homme », cette idée que nous occupons dans le vivant une place ontologique à part et supérieure, est ébranlé depuis vingt ans par les découvertes de la science sur le monde animal mais l’est aussi, plus récemment, par une nouvelle appréhension du monde végétal. On sait maintenant que certains animaux ont conscience de la mort, qu’ils sont doués de langage, peuvent rire et ont le sens de la justice.
On apprend désormais que les arbres sont eux aussi dotés d’une forme d’intelligence et qu’ils communiquent entre eux, se prévenant mutuellement par exemple, par un réseau souterrain de champignons et de racines, lorsqu’un feu se déclare ou bien que des insectes attaquent.

C’est ce monde forestier fascinant où les hêtres, les chênes, les pins et tous leurs congénères se comportent en êtres sociaux, s’entraident, s’éduquent, souffrent et se protègent comme dans une communauté humaine que raconte l’Allemand Peter Wohlleben dans « La vie secrète des arbres ». Et il faut croire que cette idée que les arbres nous ressemblent un peu et que nous ne sommes décidément plus seuls au sommet du vivant nous réjouit, comble peut-être une forme de solitude puisque le livre est un bestseller de l’année 2017 et que Peter Wohlleben est devenu en quelques mois un garde forestier plus célèbre que l’amant de lady Chatterley. Dans son nouvel ouvrage, « Ecoute l’arbre et la feuille », David Haskell – qui, les yeux fermés, sait presque reconnaître un arbre aux différents sons qu’il produit – nous enjoint quant à lui de tendre l’oreille aux mille bruits que fait la forêt, froissement des feuilles, suintement des sèves, craquement des écorces, pour écouter, enfin, ce que les arbres ont à nous dire.

Immortalité. Alors évidemment, cet anthropomorphisme végétal qui fait le bonheur des libraires peut, à la longue, prêter à sourire. Chaque époque « enchante  » au fond la forêt à sa manière. Gustave Doré montrait à la fin du XIXe siècle des arbres grimaçants aux longs bras-branches terrifiants ; les «  tree-huggers » de ce début de XXIe siècle choisissent quant à eux d’enlacer les hêtres, les chênes, comme si les arbres étaient de vieux et bienveillants amis… Ils ont d’ailleurs probablement raison, puisque les récentes découvertes d’un chercheur japonais démontrent clairement les bienfaits médicaux, assez spectaculaires, d’un contact régulier avec les arbres. Et si, dans nos sociétés de la vitesse et de l’immédiateté, nous trouvons désormais tant de paix au cœur des forêts, c’est sans doute parce qu’il y règne un temps long. Dans le monde du vivant, les arbres, programmés pour ne jamais mourir, nous précèdent et nous survivent parfois des milliers d’années. En nous promenant dans les bois, nous respirons mieux, nous renouons avec un lointain passé non civilisé, et nous goûtons peut-être, aussi, au réconfort de cette immortalité.