Philippe Séguin, la mauvaise conscience de la droite

Le haut fonctionnaire Arnaud Teyssier consacre une biographie à Philippe Séguin, figure de la droite et de la vie politique française de l’après-guerre.

Source : www.lemonde.fr

Une voix de tribun autant que de pédagogue, une force que sa corpulence imposait, un talent fou mais perpétuellement insatisfait de lui-même (et bien souvent des autres), une ambition hésitante, un destin inachevé, un intraitable engagement gaulliste, un sens de l’Etat quasi religieux, un intellectuel de la politique rétif aux réalités de la politique, un obsessionnel du travail bien fait, à Epinal, dont il fut député et maire, comme à la présidence de l’Assemblée nationale, au ministère des affaires sociales comme à la tête de la Cour des comptes, où il termina sa carrière : tel fut Philippe Séguin, auquel Arnaud Teyssier consacre une remarquable biographie.
L’auteur ne cache ni son admiration ni sa tendresse pour un homme qu’il découvrit à Epinal et servit, plus tard, à l’Assemblée. Mais ni l’une ni l’autre ne nuisent, au contraire, à la lucidité du biographe sur son modèle. D’autant qu’Arnaud Teyssier a eu accès aux archives personnelles de Séguin et nourrit son portrait de notes que ce dernier griffonnait au fil de l’actualité. Certaines sont passionnantes, comme cet argumentaire préparé au début de 1997 pour cadrer soigneusement une discussion avec Jacques Chirac, alors président de la République, et tenter, en vain, de le dissuader de dissoudre l’Assemblée nationale.

Intrus dans son pays, à l’ENA et dans son parti

Toujours Séguin fut décalé. Marqué à vie par la mort de son père, en septembre 1944 – il a à peine plus de 1 an –, dans les combats contre les Allemands du côté de Besançon. Intrus dans son propre pays lorsqu’il quitte, à 12 ans, sa Tunisie natale pour rejoindre sa mère en Provence. Intrus à l’ENA, où le petit provincial, passé par l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, entre en 1967 et dont il sortira à la Cour des comptes.
Intrus, enfin, dans son propre parti, ce RPR fondé par Jacques Chirac en 1976, où il batailla sans cesse pour entretenir une foi et une flamme gaullistes de plus en plus vacillantes ou pour défendre, comme en 1992 lors du référendum sur le traité de Maastricht, une conception exigeante de la nation contre ce qu’il pressentait des risques d’une construction européenne indifférente à sa dimension politique et populaire.
Trop impérieux pour n’être pas craint par tous ceux, Chirac le premier, qui redoutaient qu’il devînt un rival, Philippe Séguin fut trop rigoureux et trop solitaire – ou velléitaire aux moments décisifs –, pour imposer sa différence : empêtré dans la présidence du RPR en 1997, piégé par la conduite de campagne des européennes de 1999, dont il finit par démissionner en pleine bataille, finalement englué dans la pénible campagne pour les municipales à Paris en 2001.

Par la constance de son combat contre la sécularisation de la Ve République, contre le dérèglement des institutions gaulliennes et contre l’absence de vision, voire les reniements, de sa famille politique, Séguin fut en réalité, pendant un quart de siècle, la mauvaise conscience de la droite. Un rôle à la mesure de cet Alceste.