Xavier Bertrand : "On n’a peut-être plus grand-chose à faire ensemble"

"En politique, le problème n’est pas de briller, mais de durer"


Quelles leçons tirez-vous de la séquence électorale qui s’achève ?
Cette séquence électorale insensée ? Celle qui était imperdable pour la droite et qu’on a perdu ? Celle qui a sacrifié toute une génération de nos nouveaux candidats aux législatives ? Celle-là ?

Oui celle-là ! C’est un fiasco pour la droite. Faut-il qu’elle fasse son autocritique ?
Bien plus que cela ! Le vieux monde politique est par terre. Où sont passés ceux dont on disait qu’ils étaient les électeurs type de la droite ? Les agriculteurs, les commerçants, les artisans… Sans parler des ouvriers, ou des chercheurs. La droite s’est coupée de la société, rétrécie. Au-delà de la défaite de François Fillon, c’est tout cela que nous payons. Depuis le débat sur l’identité et le discours de Grenoble, faute de résultats, et faute d’avoir fait les réformes complètement, nous n’avons eu de cesse de chercher à tout prix à regagner les électeurs partis au Front national… en courant après le FN.

En 2012 comme en 2017, ce n’était pas la droite ’décomplexée’ mais radicalisée
Le problème remonte donc à Nicolas Sarkozy ?

L’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 a été une formidable promesse. La droite ne parlait plus seulement de sécurité mais aussi de pouvoir d’achat, d’espoir. Le début de son quinquennat a été impressionnant, mais après la crise de 2008 - qu’il a géré de main de maître -, nous n’avons pas fait les réformes sur la fiscalité, les 35 heures et même sur la sécurité. Les promesses n’ont pas été tenues. Et en 2012, on a tous entendu : "Une semaine ou deux de plus et j’aurais gagné." Bien sûr que non ! On a assisté à une radicalisation du discours. En 2012 comme en 2017, ce n’était pas la droite "décomplexée" mais radicalisée. La baisse de François Fillon dans les sondages avait commencé bien avant le début du Penelopegate. Si le débat s’était vraiment focalisé sur le projet, l’élection aurait été de toute façon très difficile, car la droite ne peut pas être dure avec les plus fragiles. Je l’ai dit à François Fillon lors d’un déjeuner, le jeudi qui a suivi sa victoire à la primaire. Il voulait me faire des propositions pour l‘après-élection.

Que vous a-t-il proposé ?
Il m’a demandé "qui pour Matignon ?", je lui ai parlé de Bruno Retailleau, François Baroin, Jean-Louis Borloo... Et il m’a dit : "pourquoi pas toi ?". Mais nous avions de vraies divergences : la retraite à 65 ans je veux bien, mais alors il faut augmenter vraiment les petites retraites. La baisse des effectifs dans la fonction publique : oui, mais pas uniformément. On ne peut pas avoir d’hôpitaux avec moins de soignants. Je ne voulais pas renoncer non plus à l’effort pour la Défense et au maintien de la deuxième composante nucléaire. Et le pouvoir d’achat était le grand absent. Je ne veux pas renier mes idées, quelle que soit la fonction qu’on me propose.

Avez-vous refusé d’autres propositions ?
Sarkozy, vers la fin de la primaire, m’avait proposé, si je m‘engageais avec lui, d’être numéro deux du gouvernement, ministre d’Etat avec un ministère de l’Intérieur élargi. Il m’a dit : "de toute façon, je ne garderai François Baroin à Matignon que deux ou trois ans. Il le sait. Je ne ferai pas la même erreur qu’avec Fillon que j’ai gardé cinq ans." Le sous-entendu était clair, mais là encore je n’ai pas voulu transiger sur mes convictions. Je l’ai sans doute trop fait par le passé, aujourd’hui c’est fini.

C’est-à-dire ?
C’est-à-dire la recherche d’une carrière, d’un poste plus important, l’envie d’être apprécié des leaders. J’ai eu deux réveils : 2012, quand je suis réélu de très peu aux législatives. Les Saint-Quentinois m’ont gardé leur fidélité, mais ils me reprochaient d’avoir perdu, comme ministre de Sarkozy, la sincérité de mon engagement et le sens du terrain. J’ai pris une bonne claque. Le second réveil, c’est la campagne des régionales en 2015, terriblement difficile. J’en ai eu assez de payer les factures des autres responsables politiques. Je veux garder ma liberté.

C’est le moment où vous dites aux responsables politiques nationaux, et d’abord à Sarkozy : "qu’ils se taisent !"
C’est lors d’un meeting où il ne se contente pas de soutenir Virginie Calmels, mais son discours prépare déjà sa candidature à la primaire. Alors basta ! Si ce n’est pas pour aider les candidats à 100%, qu’ils se taisent, les responsables nationaux.

Pensez-vous que la tentative de retour de Sarkozy a bloqué l’arrivée d’une nouvelle génération après 2012 ?
Le problème, c’est surtout que notre logiciel a plus de dix ans. Dans cette primaire, il n’y avait pas d’idées nouvelles. Et aujourd’hui on nous dit : "On a failli revenir à 65 députés, on est quasiment le double, on a sauvé les meubles." Soyons sérieux ! Nous avons perdu en cinq ans deux élections présidentielles et cette fois, sans être au second tour ! Nous sommes revenus avec moins de 100 députés et on veut nous faire croire qu’on est en capacité de rebondir ? Ouvrons les yeux : nos électeurs nous ont quittés. Je ne parle pas seulement de ceux qui sont partis au FN. 20% des électeurs LR auraient voté Macron au premier tour de la présidentielle, 20% encore ont voté En Marche au premier tour des législatives, et 30% se sont abstenus. Et demain, on rebondirait naturellement grâce à l’élection du président des Républicains ? Soyons sérieux, le mal est beaucoup plus profond : que veut dire aujourd’hui être de droite ? Qu’est-ce que la droite et le centre proposent à une société nouvelle, avec une nouvelle donne politique ? Cela fait des années qu’on explique que le débat prioritaire c’est la France identitaire. Et si on apportait des réponses à la France inégalitaire ? Avec les fractures sociales, territoriales. Nous ne nous posons plus ces questions parce qu’on est focalisé sur le FN, c’est devenu la boussole de beaucoup de dirigeants. Alors nous avons oublié d’être nous-mêmes, et au bout d’un moment, tout s’écroule.

Reprochez-vous à Fillon son jusqu’au boutisme ?
Il a été jusqu’au-boutiste mais il a aussi été aidé par le jeu des uns et des autres qui se disaient : "Il vaut mieux qu’il s’accroche et perde ; le terrain sera dégagé ensuite." Après le Trocadéro, Fillon a une dette énorme vis-à-vis de Sens commun, qui prend alors le pouvoir dans sa campagne.

Pourquoi le plan B n’a-t-il pas été possible ?
Questions d’egos. Mais il n’est même pas sûr qu’un plan B aurait marché. Quand Alain Juppé est tenté, dans la semaine qui précède le Trocadéro, je lui ai dit qu’il ne pouvait pas être à nouveau candidat sur la base de "l’identité heureuse". Il fallait reconnaitre les erreurs qui avaient conduit à son échec à la primaire.

En voulez-vous à ceux, dont Baroin, qui sont allés soutenir Fillon au Trocadéro et lui ont permis de tenir ?
C’était le grand bal des hypocrites. J’ai pensé qu’il fallait que Fillon renonce. Lui-même a douté. Je le sais pour l’avoir vu le vendredi avant le Trocadero. Mais c’était à Fillon de dire : "je ne peux pas continuer ma campagne" et de désigner son remplaçant. Comment contester le vote de la primaire sinon ? Pourquoi une dizaine de dirigeants aurait pu remettre en cause le choix de plusieurs millions de Français ? Après le Trocadero, je voyais bien sur le terrain que tous nos électeurs n’étaient pas rassemblés et j’ai proposé ce grand meeting commun, Fillon-Juppé-Sarkozy, qui a failli voir le jour. J’ai contacté Juppé et Sarkozy la veille du week-end de Pâques. Pour tout dire, cela n’a pas déclenché pas un fol enthousiasme chez eux, mais ils me donnent leur accord. Finalement, c’est François Fillon qui ne le souhaitera pas.

Vous le dit-il ?
Je l’ai au téléphone le dimanche soir. Il revient d’un déplacement en Corse. Je lui dis : "Je viens d’avoir Nicolas Sarkozy. Il est prêt à venir. Tu peux le rappeler pour discuter des modalités." Il me dit qu’il va l’appeler. Il ne l’appellera pas.

Pourquoi ?
Posez-lui la question, mais une chose est sure : il y en a marre de tous ces egos !

Et après c’est la défaite…
Mais ce n’est pas fini ! Car se pose la question de la position des Républicains pour le deuxième tour de la présidentielle. Je pense, comme la plupart des responsables, qu’il ne faut pas transiger face à Le Pen. Hélas nous assistons à un débat invraisemblable et il n’y a pas d’unanimité entre les dirigeants sur une ligne commune et claire pour le second tour. Laurent Wauquiez donne une interview dans Le Figaro et on comprend qu’il ne votera pas Macron, et que son choix c’est l’abstention ou le vote blanc, ce qu’assumera aussi Eric Ciotti. Je rappelle que l’UMP a été fondée en 2002, au lendemain de l’élection de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen. C’est dans notre pacte fondateur, dans notre ADN, l’opposition au FN. Et quinze ans plus tard, nous ne sommes plus capables de dire tous ensemble que si nous ne voulons pas de Le Pen, nous votons donc Macron. C‘est une fracture terrible, qui reste ouverte. En réalité, il n’y a plus grand chose en commun entre nous. Nous continuons à vivre ensemble, mais ça fait bien longtemps qu’on ne s’aime plus. Et on a peut-être plus grand-chose à faire ensemble.

Etes-vous candidat à la présidence du parti ?
Je ne serai pas candidat à l‘élection de novembre.

Pourquoi ?
Parce que j’ai décidé de faire de ma région ma priorité. J’ai pris un engagement vis à vis des habitants des Hauts-de-France et j’ai l’intention de le tenir. Nous avons mis en place de nouvelles politiques : 4.916 personnes ont retrouvé un emploi ou une formation avec Proch’Emploi, 14.748 personnes qui travaillent bénéficient de l’aide au transport de 240 euros par an… Mais je dois obtenir de meilleurs résultats encore. Et je ne crois plus aux partis politiques à l’ancienne. Nous avons connu une hémorragie de militants : nous sommes aujourd’hui largement en-dessous de 200.000 adhérents. Tout le fonctionnement est parisien, centralisé alors qu’il faudrait donner le pouvoir au terrain. Les idées ne sont jamais débattues. On fait des votes internet qu’on peut manipuler si on le souhaite. Le parti a aussi été profondément blessé par l’affaire Bygmalion. Meurtris par l’affrontement Fillon-Copé. Les partis qui ne sont dédiés qu’à être des machines électorales, c’est terminé. Je n’y crois plus. On ne fera pas du neuf avec du vieux. Même si j’ai conscience que je peux l’emporter, je ne serai pas le responsable d’une nouvelle guerre des chefs.

Vous laissez donc le parti à Laurent Wauquiez ?
Il y a d’autres candidatures possibles face à la ligne de Laurent Wauquiez, et qui ont toutes leurs chances.

Comme ?
Valérie Pécresse serait une très bonne candidate. Je suis prêt à lui apporter mon soutien. Pour gagner, la droite et le centre doivent rassembler, et pas cliver, se réinventer, renouer avec la France populaire, parler à la fois à l’ouvrier et au chef d’entreprise, à l’infirmière et au chirurgien, à l’agriculteur et au fonctionnaire, au rural et à l’urbain. Courir après l‘extrême droite, comme certains en ont l’idée folle, c’est voué à l‘échec.

Vous voulez parler de Wauquiez ?
Oui, il court après l’extrême droite. Il le dit lui-même et même Marion Maréchal Le Pen se dit prête à travailler avec lui ! Mais il n’y a pas que ça : il est le candidat de Sens commun. J’ai du respect pour chacun, mais la laïcité dans les partis politiques aussi, ça ferait du bien.

Envisagez-vous de créer votre propre parti ?
La question ne se pose pas aujourd’hui. J’ai déjà un think tank, qui s’appelle la Manufacture. Et je vais réunir nombre de mes amis parlementaires début juillet pour leur expliquer ma position.

Pourquoi ne pas quitter LR dans ces conditions ? Rejoindre les Constructifs par exemple ?
Les constructifs, quoi qu’ils disent, sont ceux qui soutiennent le président Macron et son action. Je pense qu’entre cette droite qui fait un chèque blanc à Macron et une autre droite revancharde qui veut empêcher y compris les bonnes réformes de voir le jour, il y a la place pour une troisième voie, une nouvelle opposition libre, qui s’oppose et qui propose.

Si Wauquiez est élu président de LR en novembre, quittez-vous le parti ?
On est en juin… Sa ligne est loin d’avoir gagné.

La présidentielle de 2022, vous y pensez ?
On est en juin… 2017. On vient de se prendre une enclume sur la tête. La présidentielle c’est dans cinq ans. Ne refaisons pas la même erreur : ne croyons pas que nous allons prospérer simplement sur les échecs de Macron. Mettons-nous au travail. Réfléchissons. C’est ce que j’ai l’intention de faire.

Emmanuel Macron vous a-t-il proposé d’être son Premier ministre entre les deux tours de la présidentielle ?
Reconnaissez qu’il a souvent parlé de moi avant le premier tour, et Alexis Kohler m’a contacté.

Mais pas Macron ?
Non, pas directement.

Auriez-vous pu travailler avec lui ?
Je ne suis pas prêt à renier mes idées. Macron n’a jamais été dans une logique d’union nationale à l’allemande. Je ne suis pas sûr qu’il ait envie de s’ouvrir aux idées des autres. Sinon, Edouard Philipe et les autres ministres de droite auraient immédiatement discuté de l’abandon de la CSG. Parce que considérer que les retraités sont aisés à partir de 1.200 euros, c’est inacceptable. Mais ils n’ont pas visiblement discuté de la hausse de la fiscalité sur le diesel, tout aussi inacceptable. Il a fait venir des gens de droite parce qu’il applique un adage connu : diviser pour régner. Mitterrand, Sarkozy n’ont rien fait d’autre à l’époque.

Vous n’êtes pas vraiment bluffé par Macron…
C’était le même phénomène il y a dix ans avec Sarkozy. Lui aussi bluffait tout le monde, lui aussi allait renouveler complètement la vie politique, avec un nouveau style. Le PS était par terre. On connait la suite. En politique, le problème n’est pas de briller, mais de durer. Ce que les Français veulent surtout, c’est que les cinq ans qui viennent soient moins durs pour eux que les cinq ans avec François Hollande, c’est pour cela que rien n’a empêché la victoire d’En Marche aux législatives. Victoire nette, mais sans élan populaire. Une partie de la magie a déjà disparu. L’abstention record aux législatives en est la preuve.

Que redoutez-vous ?
Méfions-nous du danger de la France Insoumise. C’est la première fois depuis 1981 que le président élu n’a pas été le porte-parole de la France populaire. Il est le représentant de la France qui va bien. Si la droite et le centre ne parlent pas à la France des oubliés, dans quelques années l’alternative à Macron, ce sera le FN ou FI.

Un de vos proches, Gérald Darmanin, est entré au gouvernement…
Gérald est toujours mon ami, même si nous avons fait des choix politiques différents. Parce qu’à mes yeux, l’amitié est plus forte que la politique. J’étais à côté du ministre Darmanin samedi à Calais.

Comprenez-vous sa démarche ?
Pour lui, il y a une recomposition inévitable, et il estime qu’il n’a plus rien à faire dans le même parti que Laurent Wauquiez. Je peux le comprendre et je ne suis pas le seul.

Propos recueillis par Anna Cabana et Christine Ollivier.

Source : http://www.lejdd.fr