Refonder l’unité de l’humain dans un monde morcelé

Conférence à l’Université catholique de Lyon - 29 mars 2017

par Diane d’Audiffret & Antoine Guggenheim, fondateurs de United Persons for Humanness
www.upforhu.org

Constat : un changement d’époque

L’ouverture du monde et le développement de nombreuses innovations technologiques créent un changement d’époque. La vie de chacun est transformée. La vision de l’homme est interrogée. Les acteurs de l’innovation sont aujourd’hui surtout les individus. Ils sont donc la première ressource pour donner à l’avenir sens et espérance. Mais nul ne peut prendre à lui seul la mesure des actions à entreprendre.

Le monde est confronté à des crises et à des conflits majeurs. Une des raisons en est l’accélération des transformations de tout genre. Globalisation économique et politique, innovations technologiques (ère numérique, robotique, biomédecine, …), culturelles (rencontre des peuples, réseaux sociaux, individualisme, …), et mutation climatique. Autant de défis qui invitent à mobiliser nos ressources.
L’être humain et les sociétés trouvent des difficultés à s’adapter, à discerner ce qui est bon pour l’Homme, à influer sur l’avenir. Les institutions, et les politiques qu’elles préconisent, semblent éloignées de la réalité du terrain. Les acteurs de l’innovation travaillent souvent en silo. Les inégalités économiques s’accroissent sans que l’on semble capable de les maîtriser. Un sentiment d’isolement et d’inquiétude pour l’avenir se répand dans les peuples, avec un risque de repli et de fragmentation.
Quand les différentes dimensions de l’expérience humaine ne sont pas convoquées ensemble pour éclairer l’avenir, cela peut conduire au morcellement des sociétés et des individus eux-mêmes.

Le morcellement, une solution plus simple ?

Le morcellement est tentant : il semble plus efficace, il permet la gestion individuelle, il garantit l’autonomie, il favorise la compétitivité…, mais ces fruits apparents du morcellement sont-ils réalité ? Le morcellement n’est-il pas en contradiction avec une croissance pérenne, durable, le développement intégral que d’aucuns préconisent de plus en plus pour notre planète ou pour nous-mêmes ?
« Entre la tentation d’animer le monde et la tentation de réifier le vivant et l’humain, entre la tentation de naturaliser la culture et la tentation de détacher la culture de la nature, entre la tentation d’effacer toute frontière et la tentation de ne voir dans les frontières que ce qui sépare et distingue et non ce qui joint et réunit, demeure la nécessité d’une humilité, d’un respect. D’un émerveillement.  » [1]
Le cosmos et les défis environnementaux, le fonctionnement du corps humain, la société : autant d’exemples qui affirment le besoin d’une vision globale, humble et de long terme. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de dire que les échanges et les initiatives doivent être toutes portées à l’échelle globale. Les circuits courts d’échanges et d’actions ne sont pas du morcellement mais du bon sens, du tissage à une échelle humaine. Seulement, ces initiatives doivent être cohérentes avec une dimension globale. Ce qui est fait à un endroit peut avoir des conséquences à l’autre bout de la planète. Effet papillon.

Pour construire cette vision durable, intégrale et intégrante des diversités, ne faut-il pas construire l’unité en chacun de nous ? Gandhi nous y invitait : Soyez le changement que vous souhaitez voir dans le monde. On peut prendre comme image l’effet d’une goutte d’eau qui entraîne des ronds dans l’eau qui s’élargissent de plus en plus. De nombreuses initiatives émergent ici et là pour répondre aux questions d’une humanité éblouie et désorientée par ses propres entreprises. Mais ces actions, aux moyens souvent faibles, sont trop peu coordonnées pour rayonner efficacement et construire l’unité.
Récapitulons-nous : nous sommes face à un changement d’époque, avec la réalité et la tentation du morcellement, en nous et dans la société. Ce morcellement nous semble en contradiction avec l’unité et la cohérence requise dans une société fraternelle (effet papillon). Pour construire cette cohérence, il faut commencer par soi, ce qui passe par la rencontre de l’autre. Construire l’unité dans un monde morcelé, c’est pour nous un appel à renaître. Car de la renaissance de l’Homme par et pour autrui dépend la renaissance d’une société fraternelle.
L’époque nous en fait un devoir, mais nous suggère aussi quelques chemins. Ce sont eux que nous voudrions parcourir avec vous, à l’école de UP for Humanness que nous avons créée l’an dernier. Quatre points ainsi dans notre développement : 1 – Renaître à soi, renaître à l’autre ; 2 – Renaître à l’unité de l’humanité ; 3 – Refonder l’unité de l’humain ; 4 – Renaissance d’une société fraternelle.

I – Renaître à soi, renaître à l’autre

Et si renaître, c’était découvrir peu à peu qui nous sommes ? Pour moi, cette découverte de soi passe d’abord par la rencontre de l’autre et la prise de conscience de notre responsabilité à son égard. Mais à l’heure des individualismes et des peurs qui traversent notre monde, comment concrétiser cette interdépendance ? En convoquant l’Homme dans toutes ses dimensions et potentialités.
On entend souvent qu’il faut « mourir à soi », « se libérer de soi » pour s’accomplir, être heureux, et accéder à la paix. Je préfère les termes « renaître à soi ». Car il ne s’agit pas de nier sa singularité, mais de l’engager dans une histoire plus large, qui passe par autrui. Socrate disait à chacun : « Connais-toi toi-même », avec l’idée que l’accès à la connaissance de soi nécessite un travail, une recherche, une quête ; que c’est un chemin qui requiert du temps. « Connaître », c’est « naître avec » nous rappelle Claudel ; car par l’autre, je découvre qui je suis. Pour Levinas, ma responsabilité vis-à-vis d’autrui est précisément ce qui me rend humain. Ainsi, chacun de nous est une histoire qui s’écrit avec d’autres de manière singulière, personnelle, sacrée.

Jean Vanier témoigne de cette responsabilité vitale vis-à-vis d’autrui :

« Cette vie est comme l’eau qui coule dans une petite rivière, elle tourne et elle fait des contours. S’il y a obstacle, elle le contourne. La souffrance est le premier obstacle qu’elle rencontre. […] La vie ne peut plus avancer. Elle ne coule plus dans la sensibilité. C’est comme si elle se fermait et se cachait. Vu de l’extérieur, l’enfant boude. Il se coupe de la relation. Vu de l’intérieur, c’est la vie comme un trésor qui se cache, pour reprendre la route si un jour quelqu’un l’appelle. » [2]
Il n’y a renaissance d’un être que s’il est rappelé à la vie ; que s’il peut ressentir qu’on l’attend et qu’il est digne d’intérêt ; que s’il est aimé, considéré et désiré comme une personne ; au fond, que s’il y a retour à la relation. Et tous ces engagements que nous avons les uns envers les autres, toutes ces renaissances que nous permettons, sont autant de sources de vie pour nous-mêmes. Nous nous découvrons autrement. L’autre fragile, enfermé dans sa maladie, sans communication verbale, en fin de vie, en prison, nous bouscule, nous dénude, fait tomber les masques. Il nous appelle à notre vérité. Parfois, cette confrontation peut commencer par un mouvement de peur, de rejet, de dégoût … Mais par apprivoisement réciproque, cet autre peut devenir notre rose, notre petit prince :
« Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. - L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir. - C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. - C’est le temps que j’ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir. - Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose... - Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir. » [3]

II – Renaître à l’unité de l’humanité

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22), enseigne Jésus à ceux qui le suivent. C’est le plus grand des commandements, précise-t-Il. N’est-il pas fou d’affirmer aujourd’hui que nous sommes responsables les uns des autres, et que notre vie en dépend ? Et pourtant, osons cette audace existentielle ! Mais qui est mon prochain ? Ceux qui ont la joie de devenir parents ressentent vivement la responsabilité qui leur incombe vis-à-vis de ces petits êtres qui leur sont confiés. Mais ai-je le même sentiment de responsabilité vis-à-vis d’êtres parfois si différents de moi en termes de tempérament, de cultures, de religions ? Ou vis-à-vis de tous ces barbares qui tuent au hasard ? Comment accepter cette phrase de Dostoïevski : « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que tous les autres » ?
Sartre disait : « L’enfer, c’est les autres ». Ô combien nous pouvons le ressentir face à certaines ignominies répandues dans le monde, mais parfois aussi au sein même de sa fratrie… Sartre a commenté lui-même sa célèbre phrase. Il ne s’agit pas de dire les rapports avec les autres sont toujours empoisonnés, mais « que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. » [4]
L’autre, les autres me renvoient à qui je suis ou qui je peux être. Sartre allait plus loin en nous rendant acteurs de cette relation à autrui par le fait même de notre liberté : « […] Quel que soit le cercle d’enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brisent pas, c’est encore librement qu’ils y restent. De sorte qu’ils se mettent librement en enfer. » [5]
Nous sommes invités par notre liberté et notre responsabilité à choisir la vie, à oser sortir des chemins de mort qui enferment, et à renaître en tendant la main. Plus encore, pour les croyants, à reconnaître dans la rencontre de l’autre, souvent si différent, un projet créateur permanent : éternelle genèse, perpétuelle naissance par un échange de dons. C’est ce que suggère un beau texte posthume de Jean-Paul II : « Peut-être le Seigneur t’a-t-il confié cette personne ? […] Non seulement les hommes vivent l’un à côté de l’autre, [...] mais ils vivent l’un avec l’autre, sont l’un pour l’autre frère et sœur, mari et femme, ami, éducateur, éduqué. […] Ce ne sont pas seulement les hommes qui s’unissent entre eux, c’est Dieu qui les donne réciproquement l’un à l’autre. Et en cela s’actualise son projet créateur. […]  » [6]

Cette vision de l’unité de l’humanité créatrice de vie est exprimée d’une autre manière par les progrès de la science et de la génétique en particulier. Nous partageons nos gènes. Notre patrimoine génétique unique est le brassage des gènes de notre père et de notre mère. Ce partage des gènes se réalise de génération en génération et nous lie de manière infinie les uns aux autres.

La génétique est en effet appelée «  science de l’hérédité » et le génome humain a été déclaré « patrimoine de l’humanité » à la conférence de l’Unesco du 11 novembre 1997. Nous voilà bien tous uniques dans l’expression des gènes par des variations des quatre « lettres  » qui composent l’ADN, mais tous bien liés par ce patrimoine commun. Un seul terme, l’humanité, pour 7, 4 milliards d’individus aujourd’hui. Si nous voulons aller un peu plus loin et pour reboucler l’unité de l’homme avec les autres créatures de la Terre, le génome humain n’est que très peu différent de certaines espèces animales.

Que ce soit en remontant dans le temps, en descendant à l’échelle des particules, ou en s’étendant dans l’espace vers les amas de galaxies, la science, soutenue par l’expérience et l’imagination, rencontre l’unité et la diversité des êtres, leur interrelation et leur complémentarité, leur solidarité. Les Anciens parlaient de « l’amour qui meut toute chose ». L’humanité fait partie d’un cosmos, et la Terre est notre mère. Elle peut nous enseigner une fraternité essentielle de l’être et des êtres, et nous proposer la fraternité humaine comme un projet réel et un défi raisonnable. Au-delà de la belle phrase qui pourrait sembler sans contenu, il y a bien une réalité que nous avons explorée à travers l’expérience humaine, la foi ou la science, mais plus encore un chemin.

Conscients de cette unité de l’humanité, nous comprenons alors que notre propre humanité, notre connaissance de soi, notre renaissance dépendent de la rencontre profonde de l’autre. Mais par quels actes peut se réaliser cet accomplissement pour soi et pour l’autre ?

III– Refonder l’unité de l’humain

Renaître, c’est aussi redécouvrir l’unité de l’humain (corps-âme-esprit) et faire dialoguer ces différentes essences de soi pour agir. Dans la société actuelle, l’homme est trop souvent morcelé. Son intelligence est convoquée par ici, son cœur et son corps par-là, et sa spiritualité doit rester privée. Je crois au contraire que renaître à soi passe par l’affirmation et la réunification des différentes dimensions de l’homme et que la renaissance de la société dans son ensemble en dépend. Dans le tourbillon de la vie et de ses faux pas, cet appel à renaître implique bienveillance, discernement et détermination. Il passe pour nous par un triple mouvement de service, de spiritualité (que l’on soit croyant ou non), et de réflexion à plusieurs pour élaborer les politiques et pratiques d’avenir :

- Servir consiste à appeler la vie, à écouter son appel en soi et dans les autres. Le service est notre vocation fraternelle pour que la vie soit plus forte que la mort. Le service est rencontre et libération. Il engage mon corps, corps et âme. Il est révélation de la valeur de chaque personne humaine. Le service est promesse.

- Méditer est la respiration nécessaire à chacun pour discerner, prendre un temps de recul, se ressourcer, se décentrer, s’abandonner à plus grand que soi. S’accepter et s’aimer avec humilité par un retour à la source commune. Une écoute du réel, une parole, une musique, d’où qu’elles viennent, qui aboutit à une transformation de tout l’être.

- Chercher avec tous les acteurs, en vérité et avec bienveillance, est nécessaire face aux mutations actuelles qui interrogent l’avenir de l’Homme et son essence. Les idées nouvelles naissent du terrain et progressent par l’analyse des initiatives et la confrontation des expériences. Elles demandent ouverture et curiosité. Il convient de discerner à plusieurs sur les conséquences d’actes passés et sur les réalités contemporaines. D’être au service du bien commun et de la personne humaine dans ses fragilités, dans le mystère de son existence. Promesse à tenir pour nous-mêmes et pour les générations à venir pour renaître.

«  Soyez le changement que vous souhaitez voir dans le monde  » (Mahatma Gandhi) ! Pratiquer l’alliance chercher, méditer, servir, me semble un moyen d’assurer plus d’unité en chacun et un meilleur accueil de l’autre et de son expérience. C’est un chemin pour fortifier les acteurs et les responsables dans leur tâche de produire des pratiques, des idées et des politiques nouvelles pour éclairer l’avenir.

IV – Renaissance d’une société fraternelle

Comme l’être humain lui-même, les sociétés semblent morcelées : économie, finance, politique, justice, action sanitaire et sociale, entreprises, artisanat, religions, art, tout semble tenir une place et y tenir. L’immobilisme n’est-il pas un modèle confortable ? Pourtant, nous sommes en crise, confrontés aux limites des systèmes mis en œuvre jusqu’ici, et aux chemins de mort dans lesquels nous nous sommes engouffrés. Et puisqu’il y a urgence à sortir du chaos, dans quelle mesure peut-on s’inspirer du modèle de renaissance pour soi pour voir renaître la civilisation ?

Teilhard de Chardin a décrit les fractionnements successifs auxquels la science a abouti dans sa quête de connaissance. C’est comme un cône qui s’élargit en partant du sommet. « Celui-là seul apprécie bien la richesse incluse dans le sommet du cône qui a d’abord mesuré la largeur et la puissance de la base » [7]. Cette base, nous pouvons la comparer à tous nos systèmes de pensée et d’organisation, à tous les éléments constitutifs de la société. Elle ne cesse de s’élargir dans le temps avec les entreprises humaines. Teilhard nous montre toute la valeur positive de l’accroissement de la connaissance. Mais ce fractionnement est-il parvenu à déceler la source, le secret de l’existence ? Risque-t-on d’oublier en route le sens de la quête humaine ? Pour assurer une harmonie nouvelle de nos savoirs et de nos pouvoirs, il nous faut apprendre à viser ensemble le sommet du cône. Quel point d’unité reconnaître comme sommet du cône ? Il me semble que ce qui donne sens et unité à la quête humaine pourrait être la responsabilité pour autrui. Nouvelle éthique d’accompagnement des sciences.
En effet, le point de convergence pour la renaissance de la civilisation que nous souhaitons proposer est la responsabilité pour autrui. C’est ce à quoi nous invite également Martin Buber dans Le problème de l’homme. Buber nous confronte à l’éternelle dichotomie des choix politiques : ou individualisme ou collectivisme, et nous propose une troisième voie.

La première voie, l’individualisme, est « imaginaire  » : on ne peut, seul, être maître de la situation. La seconde, le collectivisme, est « illusionnaire  » et étouffe l’être singulier. Martin Buber invite à vivre une autre voie : celle de « l’authentique Tiers  » pour vivre pleinement son existence, pour s’accomplir [8] : « Pourquoi faire retour sur soi-même, pourquoi embrasser ma voie particulière, pourquoi unifier mon être ? Et voici la réponse : pas pour moi. […] Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. […] Ce n’est pas de toi mais du monde qu’il faut te préoccuper.  » [9]

L’homme est relation, nous l’avons dit, chacun l’a sans doute vécu. C’est donc dans la relation qu’il pourra sortir des impasses « illusionnaires  » qui nient l’homme, l’isolent ou le noient. C’est dans la relation que la personne humaine peut exercer son autonomie et sa responsabilité et être ainsi sujet. Or, cette relation se nourrit de la vulnérabilité. En effet, la fragilité de l’autre comme ma fragilité révélée dans la maladie ou dans les épreuves de la vie libèrent. La première me permet un décentrement : l’autre a besoin de moi, je suis tout entier engagé pour lui, pour qu’il vive, pour qu’il existe ; la seconde me rend humble … «  bienheureuse interdépendance  » nous dit Philippe Pozzo di Borgo : « Conscient de la fragilité, de la finitude, du temps qui passe, de la souffrance, je ne peux qu’éprouver une sorte de grande fraternité. Il n’y a que la fraternité qui permette à ce monde de vivre. Dans cette solitude inouïe de notre humanité, s’il n’y a pas la fraternité, notre monde est une horreur absolue ». [10]

La société pour renaître doit mettre au sommet de son cône la dimension relationnelle de la personne humaine, «  le devoir de se comporter de manière fraternelle » [11], la responsabilité pour autrui.
Hannah Arendt nous invite, face aux drames de l’existence et aux potentialités de l’action humaine, à comprendre que la responsabilité pour autrui se nourrit de « pardon  » et qu’elle est « promesse  ». Pardon et promesse, conditions indispensables pour faire renaître la société : « Contre l’irréversibilité et l’imprévisibilité du processus déclenché par l’action, (…) deux facultés vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les ‘fautes’ sont suspendues comme l’épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l’autre qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer dans cet océan d’incertitude qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux. » [12]

Cette responsabilité vis-à-vis de l’autre ou « promesse  » est en effet le moteur de la fraternité humaine. C’est ce que nous observons dans bon nombre d’initiatives prises par des hommes et des femmes qui veulent accompagner les changements du monde et soulager les souffrances de nos frères.

Face au morcellement du monde et de l’humain, la construction d’un monde juste passe par cette fraternité qui se concrétise par une action politique nouvelle nourrie de l’alliance chercher, méditer, servir. Cette action naîtra en effet d’une recherche et d’un dialogue renouvelés entre personnes dont les différences sont assumées et qui sont en quête de vérité, de l’exercice du service auprès des personnes fragiles, et de l’éveil de la dimension spirituelle de l’Homme. L’unification de l’Homme par et pour autrui pour l’unification du monde. La renaissance de l’Homme par et pour autrui pour la renaissance du monde.

Peut-être une utopie, en tout cas un chemin nécessaire, qui commence ici et maintenant, pour transformer un changement d’époque en nouvelle Renaissance. Viser le sommet du cône, la responsabilité pour autrui.

[1] Jean-Claude Ameisen, Dans la lumière et les ombres. Darwin et le bouleversement du monde, Fayard – Seuil, 2008, p. 456.

[2] J. Vanier, Toute personne est une histoire sacrée, Plon, 1999, p.163. Jean Vanier est fondateur de l’Arche qui accueille des personnes avec un handicap psychique ou une déficience intellectuelle.

[3] A. de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, chapitre 21.

[4] J.-P. Sartre, Commentaires sur Huis-clos,
Http : //www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/Sartre_L’EnferC’EstLesAutres.htm, consulté le 26 oct 2016.

[5] Idem.

[6] Jean-Paul II, « Le don désintéressé. Méditation », dans NRT 134 (2012) p.188-200.

[7] P. Teilhard de Chardin, Science et Christ, Œuvres complètes, Seuil, 1965, p. 62.

[8] M. Buber, Le problème de l’Homme, Les Belles Lettres, Paris, 2015, p. 189-190.

[9] M. Buber, Le chemin de l’Homme, Les Belles Lettres, Paris, 2015, p. 42.

[10] Ph. Pozzo di Borgo, Toi et Moi, j’y crois, Bayard, 2015, p.199.

[11] Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, article 1, 1948.

[12] H. Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket Agora, 2002, p. 302.