Gilles Carrez : « La France glisse vers la zone dangereuse »

INTERVIEW - Le président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale.

La Commission européenne voit le déficit français à 3 % de PIB en 2017. Est-ce rassurant ?

Pas vraiment. L’objectif fixé en loi de finances était de 2,7 %, le gouvernement l’a corrigé à 2,8 %, la Commission parle maintenant de 3 %... Cette prévision dérape progressivement vers la zone dangereuse, ce qui me fait penser que nous allons terminer l’année à 3,2 % ou 3,3 %. Et ce ne sont pas les gels de crédits massifs et autres « surgels » qui permettront de tenir l’objectif de 3 %, d’autant qu’il y a un risque majeur sur les recettes. Alors que la croissance est attendue à 1,5 % sur 2017, elle n’a atteint que 0,3 % au premier trimestre. Les résultats du commerce extérieur ne sont pas bons, ni les chiffres du chômage. Ce n’est pas vrai de dire qu’en France les clignotants sont au vert. Sans compter les nouvelles dépenses annoncées auxquelles il va falloir faire face, comme sur la Guyane. Quant à la convention Unédic, elle ne permettra d’économiser que 300 à 400 millions d’euros en 2017, au lieu de 1,6 milliard attendu.

Un collectif budgétaire vous paraît-il nécessaire ?

Oui, si le déficit réel 2017 s’avère être supérieur à 3 % comme je le crains. En tant que président de la commission des Finances, je vais écrire à Didier Migaud pour proposer que la Cour des comptes conduise un audit des finances publiques le plus approfondi possible. Ce travail sera rendu public fin juin, après les législatives, mais il me paraît plus que jamais indispensable. Notamment dans le cadre des discussions qu’il convient de conduire avec Bruxelles, car n’oublions pas que la France demeure sous le coup de la procédure pour déficit excessif.

Le projet d’Emmanuel Macron permettra-t-il de tenir la trajectoire budgétaire ?

Le président propose 60 milliards d’économies, on ne voit pas bien où, mais dont acte. Le problème, c’est qu’il évoque à côté un plan d’investissements de 50 milliards. Ce terme est-il vraiment approprié lorsqu’on parle de dépenses de ­formation ? Ce sont des dépenses courantes qui servent une seule génération, contrairement à la construction d’un hôpital ou d’une université qui servent plusieurs générations. Et je ne vois pas comment il va supprimer 120.000 postes de fonctionnaires, dont 50.000 au sein de l’Etat, alors qu’il prévoit des embauches massives dès la rentrée dans les écoles.

Et sur le plan fiscal ?

Ma plus grande interrogation porte sur la hausse de 1,7 point de CSG. Cela représente 20 milliards de hausse de prélèvements, c’est colossal. Comment seront-ils rendus aux travailleurs ? Ce n’est pas clair. Certes, les salariés du secteur privé profiteront d’une suppression de 3,15 points de cotisations maladie et chômage. Mais leur salaire net imposable va augmenter, si bien qu’une partie de ce gain sera perdue en impôt sur le revenu. Certains contribuables vont même redevenir assujettis à l’impôt sur le revenu ou aux taxes locales en raison de l’augmentation de leur revenu fiscal de référence. L’autre question, plus gênante, porte sur le sort des fonctionnaires, des retraités et des indépendants, puisqu’ils ne paient pas de cotisations chômage. Avec la CSG, ils risquent de perdre en pouvoir d’achat.

L’équipe d’En marche dit qu’il y aura un abattement pour les fonctionnaires et les indépendants...

Peut-être, mais pour moi, cela reste toujours une zone de flou. J’ajoute que la plupart des retraités subiront de plein fouet la hausse de CSG. Seront touchés tous ceux qui paient la CSG au taux normal, c’est-à-dire ceux dont le revenu annuel est supérieur à 14.375 euros pour un célibataire ou 22.051 euros pour un couple. Ce n’est pas le luxe ! Ces foyers vont subir une perte de pouvoir d’achat importante, au minimum de 40 à 60 euros par mois. De même pour les revenus fonciers tirés d’un investissement locatif ou encore de l’épargne : ce sera une augmentation nette de CSG qui ne sera pas compensée.

L’exonération de taxe ­d’habitation pour 80 % des Français est-elle plus juste que la baisse de 10 % d’impôt sur le revenu préconisée par LR ?

C’est une proposition démagogique et dangereuse. Le lien fiscal entre l’élu local et ses administrés fait partie du lien de citoyenneté. En tant que maire, comment voulez-vous expliquer que vous ne pouvez pas engager sans cesse de nouvelles dépenses si vos concitoyens ne font pas le lien avec ce que ça leur coûte en taxe d’habitation ? Par ailleurs, la taxe d’habitation est plafonnée en fonction de votre revenu, donc elle est déjà liée aux revenus. Nous préférons la clarté avec une baisse de l’impôt sur le revenu.

Vous avez critiqué la hausse d’imposition sur l’assurance-vie. La franchise de 150.000 euros est-elle satisfaisante ?

L’assurance-vie a été quasiment le seul havre de stabilité fiscale depuis vingt ans. Ne commençons pas à le remettre en cause en bricolant des montages complexes. Passer le taux d’imposition de 23 % à 30 % comme le prévoit Emmanuel Macron est très risqué.

Source : https://www.lesechos.fr/