"Peut-être vous faut-il quelqu’un d’extérieur pour vous rappeler ce que vous avez accompli"

Lundi 25 avril, à Hanovre, en Allemagne, Barack Obama a retrouvé les accents de sa campagne victorieuse de 2008 pour faire un vibrant éloge de la construction européenne. " Le Monde " en publie de larges extraits


(…) Je voudrais commencer par une observation qui, au vu des défis auxquels nous sommes confrontés dans le monde et des gros titres que nous lisons tous les jours, peut paraître improbable, et qui est pourtant vraie. Nous avons la chance de vivre dans la période la plus pacifique, la plus prospère et la plus progressiste de l’histoire humaine. Cela pourra surprendre les jeunes gens qui regardent la télévision ou consultent leurs téléphones et qui ont l’impression que chaque jour n’apporte que de mauvaises nouvelles. Mais pensons que plusieurs décennies se sont écoulées depuis le dernier conflit entre grandes puissances. Un nombre plus grand de gens vivent aujourd’hui en démocratie. Nous sommes plus riches, en meilleure santé et mieux éduqués, avec une économie mondiale qui a permis à plus d’un milliard d’hommes de sortir de l’extrême pauvreté, et qui a créé des classes moyennes depuis les Amériques jusqu’en Afrique et en Asie. Pensons à la santé des personnes ordinaires dans le monde, à ces dizaines de millions de vies que nous protégeons aujourd’hui de la maladie et de la mortalité infantile, et au fait que les gens vivent désormais des existences plus longues.

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Cela ne veut bien étendu pas dire que nous devons nous reposer sur nos lauriers, parce qu’aujourd’hui des forces dangereuses menacent de fait de ramener le monde en arrière, et parce que nos progrès ne sont pas inéluctables. Ces défis menacent l’Europe et ils menacent notre communauté transatlantique. Nous ne sommes pas immunisés contre les forces du changement actives dans le monde. Comme ils l’ont fait ailleurs, des terroristes barbares ont massacré des innocents à Paris et à Bruxelles, à Istanbul et à San Bernardino en Californie. Et ces tragédies se déroulent dans des lieux qui occupent une place centrale dans nos vies – un aéroport ou un café, un lieu de travail ou un cinéma – et cela nous déstabilise. Cela nous préoccupe dans nos vies quotidiennes, et nous ne nous inquiétons pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour ceux que nous aimons. Les conflits en cours, du Soudan à la Syrie ou à l’Afghanistan, font fuir des millions de personnes qui viennent chercher la sécurité relative des rivages européens, mais cela impose des pressions supplémentaires à certains pays et à certaines communautés locales, et menace de dévoyer nos politiques.

(…) La faible croissance économique en Europe, en particulier dans sa partie méridionale, a laissé des millions de personnes sans emploi, dont une génération de jeunes au chômage qui risquent d’envisager l’avenir avec de moins en moins d’espoir. Tous ces défis conduisent certains à se demander si l’intégration européenne pourra se maintenir encore longtemps ; si vous ne feriez pas mieux de vous séparer, de réinstaurer certaines des barrières et des lois entre pays qui existaient au XXe siècle.

Dans tous nos pays, y compris aux Etats-Unis, beaucoup de travailleurs et de familles continuent à lutter pour se remettre de la pire crise économique survenue depuis plusieurs générations. Et le traumatisme de ces millions de personnes qui ont perdu leur emploi, leur maison et leurs économies se fait toujours sentir. Et pendant ce temps continuent de se manifester des tendances profondes qui se poursuivent depuis plusieurs décennies – la mondialisation, l’automatisation –, qui ont parfois fait baisser les salaires et placé les travailleurs dans des conditions moins favorables pour négocier de meilleures conditions de travail. Les salaires stagnent dans de nombreux pays avancés, tandis que d’autres coûts ont augmenté. Les inégalités se sont aggravées. Et, pour beaucoup, le simple fait de préserver sa situation est devenu plus difficile que jamais.

Cela se passe en Europe, mais nous observons aussi certaines de ces tendances aux Etats-Unis et dans d’autres économies avancées. Ces préoccupations, ces anxiétés sont réelles. Elles sont légitimes. Elles ne peuvent être ignorées et méritent que ceux qui ont le pouvoir leur apportent des solutions.

Malheureusement, si nous ne parvenons pas à résoudre ces problèmes, d’autres vont chercher à exploiter ces peurs et ces frustrations et les orienter dans une direction destructrice. Il s’agit de l’émergence insidieuse d’un type de politiquedont le rejet a motivé le projet européen– une mentalité du " nous " contre " eux " qui tente de rejeter la responsabilité de nos problèmes sur l’autre, sur celui qui ne nous ressemble pas ou qui ne prie pas de la même façon que nous –, qu’il s’agisse d’immigrants, de musulmans ou de quiconque est considéré comme différent de nous.

(…)

Peut-être vous faut-il quelqu’un d’extérieur, quelqu’un qui n’est pas européen, pour vous rappeler la grandeur de ce que vous avez accompli. - … - Cela n’a pas été facile. De vieilles animosités ont dû être surmontées. La fierté nationale a dû se conjuguer à un engagement pour le bien commun. Il a fallu répondre à des questions complexes de souveraineté et de partage des responsabilités. Et, à chaque pas, il a fallu résister à l’envie de faire machine arrière, de rendre à chaque pays la liberté de suivre son propre chemin. Plus d’une fois les sceptiques ont annoncé l’échec de ce grand projet.

Mais la vision de l’unité européenne a su vous faire surmonter toutes ces difficultés – et, après avoir défendu la liberté de l’Europe durant la guerre, l’Amérique vous a accompagnés à chaque étape de cette entreprise. Un plan Marshall pour la reconstruction ; un pont aérien pour sauver Berlin ; la création de l’OTAN pour défendre notre mode de vie. L’engagement de l’Amérique aux côtés de l’Europe a été résumé par un jeune président américain, John F. Kennedy, lorsqu’il se rendit dans un Berlin-Ouest libre et déclara que " la liberté est indivisible et, tant qu’un seul homme se trouvera en esclavage, tous les autres ne peuvent être considérés comme libres ".

Avec force et détermination, grâce à la puissance de nos idéaux et à la croyance en une Europe unie, nous n’avons pas seulement mis fin à la guerre froide, nous avons fait triompher la liberté. L’Allemagne a été réunifiée. Vous avez accueilli de jeunes démocraties dans " une union toujours plus étroite ". Vous pouvez sans doute discuter pour savoir quel pays a les meilleurs clubs de football, ou voter pour différents candidats à l’Eurovision… - rires - mais ce que vous avez réalisé (…) demeure l’une des plus grandes réussites politiques et économiques des temps modernes. - Applaudissements. -

Oui, l’unité européenne peut parfois exiger des compromis frustrants. Elle crée de nouvelles strates de pouvoir qui peuvent ralentir la prise de décision. Je le comprends. J’ai assisté à des réunions de la Commission européenne. Et nous autres Américains sommes connus pour être méfiants à l’égard de tout gouvernement. Nous comprenons combien il doit être facile de récriminer contre Bruxelles et de se plaindre. Mais souvenez-vous que chaque membre de votre Union est une démocratie. Ce n’est pas par hasard. Souvenez-vous qu’aucun pays de l’UE n’a pris les armes contre un autre pays membre. Ce n’est pas par hasard. Souvenez-vous que l’OTAN est plus forte qu’elle ne l’a jamais été.

Souvenez-vous que nos économies de marché – comme Angela et moi l’avons constaté ce matin – sont les plus importants générateurs d’innovation, de richesses et d’opportunités que l’histoire ait connus. Notre liberté, notre qualité de vie font l’envie du monde entier, à tel point que des parents sont prêts à traverser des déserts à pied, à franchir des mers sur des radeaux de fortune et à tout risquer dans l’espoir de faire bénéficier leurs enfants des bienfaits dont nous – comme vous – bénéficions, des bienfaits qu’on ne peut jamais considérer comme acquis.

(…)

Moi aussi, j’en suis venu à admettre que sécurité et respect de la vie privée ne sont pas nécessairement contradictoires. Nous pouvons garantir l’une tout en protégeant l’autre. Et nous devons le faire. Si nous chérissons vraiment notre liberté, alors nous devons prendre les mesures nécessaires pour partager informations et renseignements, aussi bien entre pays européens qu’entre les Etats-Unis et l’Europe, afin d’empêcher les terroristes de voyager, de franchir les frontières et de tuer des personnes innocentes.

Et, du fait que les menaces diffuses actuelles évoluent, notre alliance aussi doit évoluer. Nous allons donc réunir un sommet de l’OTAN cet été à Varsovie, et j’insisterai sur le fait que nous tous, ensemble, unis, devons prendre nos responsabilités. Cela signifie se tenir aux côtés du peuple afghan pour qu’il puisse renforcer ses forces de sécurité et lutter contre l’extrémisme violent. Cela signifie déployer plus de navires en mer Egée afin de démanteler les réseaux criminels qui s’enrichissent en acheminant illégalement en Europe des familles et des enfants désespérés.

Cela dit, la mission centrale de l’OTAN est et sera toujours notre devoir solennel – notre engagement, inscrit dans l’Article 5, pour une défense commune. C’est pourquoi nous continuerons à renforcer la défense de nos alliés communs sur la ligne de front en Pologne, en Roumanie et dans les Etats baltes.

Nous devons donc faire en sorte que l’OTAN remplisse sa mission traditionnelle, mais nous devons également faire face aux menaces qui pèsent sur son flanc méridional. C’est pourquoi nous devons rester vigilants et nous assurer que nos forces sont interopérables, et investir dans de nouvelles capacités comme la cyberdéfense et la défense antimissile. C’est la raison pour laquelle chaque membre de l’OTAN doit apporter sa contribution pleine et entière – soit 2 % de son PIB – à notre sécurité commune, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui. Et je dois dire en toute franchise que l’Europe ne s’est pas toujours montrée très empressée à l’égard de sa propre défense.

Tout comme nous devons être fermes en ce qui concerne notre défense, nous devons également faire respecter les principes les plus fondamentaux de notre ordre international, et c’est un principe intangible que des pays comme l’Ukraine ont le droit de choisir leur propre destinée. Souvenez-vous que c’est parce que les Ukrainiens (dont beaucoup avaient votre âge) réclamaient, sur la place Maïdan, un avenir aux côtés de l’Europe que la Russie a envoyé ses soldats. Après tout ce que l’Europe a enduré au XXe siècle, nous ne devons pas autoriser au XXIe siècle que des frontières soient redéfinies par la force brute. C’est pourquoi nous devons continuer à aider l’Ukraine à procéder aux réformes qui lui permettront d’améliorer son économie, de consolider sa démocratie et de moderniser ses forces armées pour protéger son indépendance.

Je veux de bonnes relations avec la Russie, et j’ai beaucoup investi pour établir de bonnes relations avec elle. Mais nous devons maintenir les sanctions contre la Russie jusqu’à ce qu’elle applique entièrement les accords de Minsk pour le respect desquels la chancelière Merkel, le président Hollande et d’autres ont déployé tant d’efforts, et trouver la voie d’un règlement politique de ce problème. Enfin, mon plus fervent espoir est que la Russie reconnaisse que la véritable grandeur ne s’obtient pas en brutalisant ses voisins, mais en travaillant de concert avec le monde, ce qui est le seul moyen de garantir au peuple russe croissance économique durable et progrès.

(…)

Nous devons défendre nos valeurs, pas seulement quand cela est facile, mais également quand c’est difficile.

En Allemagne, plus que partout ailleurs, nous avons appris que ce dont le monde avait besoin, ce n’est pas de murs supplémentaires. Nous ne pouvons nous définir par les barrières que nous érigeons pour empêcher les gens d’entrer chez nous ou d’en sortir. A chaque carrefour de notre histoire, nous avons avancé lorsque nous avons agi en fonction de ces idéaux éternels qui nous incitent à être ouverts les uns envers les autres, et à respecter la dignité de chaque être humain.

Et je pense à tous ces Allemands et à tous ceux qui en Europe ont accueilli ces migrants chez eux car, comme le disait cette femme à Berlin, " nous devions faire quelque chose ". Juste ce désir humain d’aider. Et je pense à ce réfugié qui disait : " Je veux apprendre à mes enfants la valeur du travail. " Ce désir humain de voir la génération suivante entretenir de l’espoir. Chacun d’entre nous peut être guidé par l’empathie et la compassion de Sa Sainteté le pape François qui a déclaré que " les réfugiés ne sont pas des chiffres, ce sont des gens qui ont un visage, un nom, une histoire, et qui doivent être traités comme tels ".

Je sais qu’il peut paraître facile pour moi de dire tout cela, moi qui vis de l’autre côté de l’océan. Et je sais que certains prétendront que je fais preuve d’un vain espoir quand je dis ma conviction que les forces qui assurent la cohésion de l’Europe sont en définitive bien plus puissantes que celles qui tentent de la désunir. Mais l’espoir n’est pas vain quand il s’enracine dans le souvenir de tout ce que vous-mêmes, vos parents et vos grands-parents ont déjà surmonté.

C’est pourquoi je vous le dis, peuples d’Europe : n’oubliez pas qui vous êtes. Vous êtes les héritiers d’un combat pour la liberté. Vous êtes les Allemands, les Français, les Néerlandais, les Belges, les Luxembourgeois, les Italiens – et, oui, les Britanniques – - applaudissements - qui se sont élevés au-dessus des vieilles divisions et ont mis l’Europe sur le chemin de l’union.

Vous êtes les Polonais de Solidarnosc, les Tchèques et les Slovaques qui ont mené une " révolution de velours ". Vous êtes les Lettons, les Lituaniens et les Estoniens qui se sont donné la main pour former une grande chaîne humaine de la liberté. Vous êtes les Hongrois et les Autrichiens qui ont cisaillé les frontières de barbelés. Et vous êtes les Berlinois qui, en cette nuit de novembre, ont enfin abattu ce mur. Vous êtes les habitants de Madrid et de Londres qui ont défié les attentats et refusé de céder à la peur.

Et vous êtes les Parisiens qui, sous peu, vont rouvrir le Bataclan. Vous êtes les habitants de Bruxelles, rassemblés sur une place au milieu des fleurs et des drapeaux, parmi lesquels ce Belge qui a lancé un message – nous avons besoin de " plus ". Plus de compréhension. Plus de dialogue. Plus d’humanité. C’est ce que vous êtes. Unis, ensemble. Vous êtes l’Europe – " unis dans la diversité ". Guidés par les idéaux qui ont éclairé le monde, et plus forts encore quand vous êtes unis. - Applaudissements. -

Alors que vous allez de l’avant, vous pouvez être certains que votre plus grand allié et ami, les Etats-Unis d’Amérique, se tient à vos côtés, épaule contre épaule, aujourd’hui et pour toujours. Parce qu’une Europe unie – ce qui n’était autrefois que le rêve de quelques-uns – reste l’espoir de beaucoup et une nécessité pour nous tous.

Source : Le Monde - 25 avril 2016