Libres propos de Florence Fossé - 27 avril 1848 : Abolition de l’esclavage

L’article Ier de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

En 1848, la France abolissait définitivement par décret l’esclavage grâce notamment à l’action Victor Schœlcher (1) . Cette décision s’inscrivait dans les mouvements antiesclavagistes engagés dans la seconde moitié du 18ème siècle. Condorcet, Brissot, Mirabeau, l’abbé Grégoire et beaucoup d’autres avaient multipliés les écrits et les interventions auprès des gouvernements afin de faire abolir la traite négrière et l’esclavage.

Auguste François Biard (1798-1882)
L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, huile sur toile (Salon 1849) - Versailles, musée national du château et de Trianon, MV 7382
(C) Photo RMN / © Gérard Blot

L’esclavage est un processus de désocialisation, de déculturation, de dépersonnalisation et de caricatures de l’être humain, faisant de ce dernier un être soumis à une autorité d’un seul ou de plusieurs. L’histoire de l’humanité nous a laissé de nombreux témoignages de ses servitudes récurrentes de l’être humain. Que se soit dans les temps antiques ou dans nos sociétés modernes, la servitude de l’être humain est toujours présente, prenant des formes diverses, allant du travail forcé, de l’esclavage sexuel, du travail des enfants mais également de l’esclavage domestique, des ateliers clandestins, de la mendicité forcée, de la prostitution… Cet asservissement prend son origine dans la haine, la colère, la caricature de l’autre et donc dans l’ignorance de l’autre. Il prend son terreau dans les difficultés économiques et sociales que rencontrent nos sociétés, dans les injustices sociales, dans le délaissement de l’éducation. Il prend forme à travers des discours politico-médiatiques trop simplistes et malheureusement, souvent, erronés. Ces crispations entraînent au fil du temps un sentiment d’incompréhension des êtres entre eux et génèrent de la violence.

Alors dans un contexte où les peuples européens ont à nouveau peur des uns des autres, se caricaturent les uns les autres, comment inscrire notre humanité au XXIe siècle ?
Zweig écrivait : « La haine, la colère, la joie de se battre sont des émotions courtes, et c’est pourquoi on inventa cette effroyable science appelée propagande pour prolonger artificiellement ces états émotionnels. (…) Quand un organisme s’est habitué aux narcotiques ou à des stimulants (…) il ne peut s’en priver brusquement (…) Comment faire baisser cette fièvre constante, humaniser de nouveau l’atmosphère, purifier l’organisme empoisonné de haine, supprimer cette dépression morale qui pèse sur le monde comme une nuée d’orage ? » (2)
En faisant comprendre aux peuples que la richesse d’une civilisation se fait à travers les individus qui la constituent, avec leurs différences et leurs particularismes, qu’elle se façonne à travers les arts, les philosophies et les spiritualités qui la composent. Cela passe obligatoirement par l’éducation. Ce n’est pas seulement une éducation scolaire, qui est bien sûr nécessaire, mais une éducation de l’être. Un être non éduqué ne peut devenir un être humain. Il se doit d’acquérir les savoirs fondamentaux et les raisonnements critiques qui lui permettront de devenir un être libre. Souvenons-nous d’Emile Zola qui le 16 mai 1896 publié cet article Pour les Juifs dans Le Figaro et où il rappelait : « L’effort des civilisations est justement d’effacer ce besoin sauvage de se jeter sur son semblable, quand il n’est pas tout à fait semblable. Au cours des siècles, l’histoire des peuples n’est qu’une leçon de mutuelle tolérance, si bien que le rêve final sera de les ramener tous à l’universelle fraternité, de les noyer tous dans une commune tendresse, pour les sauver tous le plus possible de la commune douleur. Et, de notre temps, se haïr et se mordre, parce qu’on n’a pas le crâne absolument construit de même, commence â être la plus monstrueuse des folies.  » (3)

Le devoir de mémoire doit avoir pour mission pédagogique certes, de ne pas rayer les guerres et ses atrocités de nos mémoires, mais surtout de nous enseigner que l’histoire de l’humanité est une fabuleuse aventure qui a poussé sans cesse l’être humain à échanger, à parler, à penser au-delà des continents et des mers. Et cela passe par ce mot si souvent oublié, la Fraternité !
Ce mot dont nous ne savons que faire tellement il nous échappe. Ce mot du XIIe siècle, emprunté du latin fraternitas, qui exprime les « relations entre frères, entre peuples », nous rappellent que la fraternité est une promesse et non un acquis, que celle-ci doit permettre aux hommes et aux femmes de se construire dans un esprit d’ouverture et non dans un enfermement renvoyant à une nostalgie du passé. Elle nous appelle à la vigilance face aux dérives dogmatiques et idéologiques prônées par certains. Elle nous appelle à sortir du virtuel (Internet devenu « Parole d’Evangile ») pour replonger dans ce monde réel bouillonnant et passionnant.

Le 27 avril prochain, alors que nous allons commémorer l’abolition définitive de l’esclavage en France promulgué par décret, et alors que nous venons de rendre hommage aux victimes et héros de la déportation, sommes-nous capables de tirer les enseignements de ce passé qui a marqué la société française et européenne ? Sommes-nous capables de créer une fraternité humaine ouverte sur le monde ? Sommes-nous simplement capables de permettre à tout à chacun la possibilité de trouver sa place en tant que citoyen responsable, conscient de ses devoirs et de ses droits ?

Des passerelles doivent être construites entre les peuples, malgré nos peurs et nos inquiétudes ; nous disposons des talents et savoirs, nous devons être le moteur de ce nouvel édifice civilisationnel où chaque pierre construite permettra d’édifier des ponts entre les peuples, permettra de construire une société moins matérialiste et plus humaine empreinte de générosité et de solidarité et se rappeler cette citation de Jacques Chirac « Le racisme, d’où qu’il vienne, est un crime du cœur et de l’esprit. Il abaisse, il salit, il détruit. »

Florence Fossé
Adjointe au maire déléguée aux Solidarités,
la Lutte contre les discriminations et les racismes

1-1804-1893 - Sous-secrétaire d’État à la Marine en 1848
2-Derniers messages – L’histoire de demain – Stefan Zweig p34-35 Editions Bartillat
3-Emile Zola – Article publié dans Le Figaro le 16 mai 1896, un an avant le début de l’affaire Dreyfus