Tribune libre de Bernard Rasquin

Le nivellement général par le bas du système scolaire est en route depuis déjà un certain temps mais ce mouvement s’accélère actuellement par pure idéologie et risque d’atteindre un point de non retour.

La construction d’une école à deux vitesses est bien en marche et la chasse aux élites comme à celle de la réussite est maintenant ouvertement annoncée.

Il fut un temps, que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître comme le chantait Charles Aznavour, où le Cancre était rare et plutôt mal considéré par ses maîtres et camarades.
A présent, ce Cancre est devenu majoritaire et monopolise l’attention particulière des professeurs et même des Ministres qui mettent tout en oeuvre pour diminuer ses efforts afin qu’il puisse s’épanouir sans soucis, sans notes (ou bien colorées), sans le traumatiser afin qu’il puisse tranquillement se préparer à rentrer dans le moule d’un perpétuel assisté.

Quelques parents voudraient résister et aider leur progéniture à progresser.

Mais la Ministre veille et par un jargon compliqué et incompréhensible, coupe le frêle cordon de communication qui subsiste entre l’enfant et ses parents. Cette attitude permet de continuer le travail de sappe et de nivellement pour mieux préparer l’avenir.
Car quelle pourrait-être la raison d’encourager l’appauvrissement des moyens d’expression si ce n’est de mieux manipuler les esprits à des fins idéologiques ?
En effet, il est indéniable que depuis de nombreuses années, "l’Ecole du Crétin" favorisée par l’Education Nationale s’installe consciencieusement et incidieusement.
Le Français, moyen d’expression, est en voie si ce n’est de disparition mais sûrement d’appauvrissement.
La pauvreté du vocabulaire courant (c’est super, génial, c’est trop ...), la faiblesse de l’orthographe, les erreurs de syntaxe, de conjugaison sont monnaie courante dans tous les medias.
Et pourtant, la richesse de la langue française, son vocabulaire, ses nuances sont autant d’atouts pour pouvoir accéder à la culture, au savoir, pour faciliter les explications, la compréhension, la communication si nécessaire pour éviter l’aggressivité entre les communautés.

Jacqueline de Romilly, membre de l’Académie Française, déclara lors de la séance publique annuelle des cinq Académies, le 28 octobre 2008* : "je voudrais placer en tête la maîtrise même de notre langue. C’est un fait que les exigences en ce domaine ont été depuis bien des années amoindries, et le souci d’une langue correcte paraît un luxe vain. Pourtant, toute la vie et même les réussites matérielles les plus simples dépendent de la facilité que l’on a à exprimer clairement et correctement sa pensée, à comprendre celle des autres et à éviter ainsi le malentendu. Cela commence avec le premier entretien pour obtenir un emploi, cela continue avec la défense de n’importe quel projet parmi ses égaux, soit dans le cadre de son activité professionnelle, soit dans le domaine de la politique. Et cela trouve un achèvement dans le maniement même d’une pensée personnelle, utile à tous. Mais il y a plus : l’incapacité à s’exprimer ou à comprendre l’autre de façon correcte et complète a des conséquences bien connues : c’est le recours à la violence ! Parce que l’on ne trouve pas ses mots, on en vient aux coups ! Et parce que l’on ne comprend pas la thèse des adversaires, on s’entête en vaines querelles. Un vrai maniement de la langue française n’est donc pas un luxe plus ou moins périmé, mais le meilleur et le plus nécessaire moyen qui existe pour aboutir à un vrai progrès dans le domaine moral de l’individu et dans la vie collective à laquelle il participe."

Ce n’est certainement pas la suppression du Latin, racine de notre langue qui va améliorer la situation.
Ce Latin, associé à l’Allemand, dont les structures sont basées sur le même principe, ce Latin est une approche intellectuelle indispensable à la maîtrise de l’expression orale et écrite du Français. Il est évident, et c’est une des raisons de cette réforme, que le Latin comme l’Allemand demandent un effort de réflexion et de gymnastique de l’esprit.
Il est aussi vrai que le Latin comme l’Allemand nécessitent une bonne mémoire pour attendre la fin de la phrase et voir apparaître le verbe qui donnera tout son sens au propos.

Paradoxalement, cette mémoire qui mobilise toutes les attentions chez les Seniors, est négligée chez les jeunes au profit de moyens d’expression électroniques. En outre, le laxisme et la bienveillance générale entourant l’utilisation des Drogues "dites" douces participent à ce naufrage par la disparition précoce d’une multitude de neurones.
La démission des autorités vis à vis de l’effort nécessaire à l’apprentissage du Latin de l’Allemand et même du Français, peut s’expliquer par la tendance actuelle de l’obtention immédiate du résultat sans contraintes ni efforts consentis.

La pratique du " tout tout de suite" se répand à grande vitesse.

Que répondre à la question " le Latin à quoi ça sert ? " (abandon également de la forme interrogative !) si ce n’est une vision à long terme.
Je m’étonne que les levées de bouclier contre cette réforme, portée par une Ministre aussi souriante que dangereuse, ne soient pas plus nombreuses et je me félicite de la prise de position de Bruno Lemaire.
Pour ma part, j’estime que la résistance à cette réforme destructrice mériterait d’être exprimée plus largement.
Mais je n’ai peut-être qu’un sentiment de nostalgie d’un Senior d’une autre époque sans doute révolue.

Quoi qu’il en soit, je continuerai à défendre et à transmettre les valeurs de cette "Langue de chez nous" si chère à Yves Duteil dont la magnifique chanson est restée dans nos esprits.

Bernard Rasquin

*Enseignement et éducation. Séance publique annuelle des cinq Académies - 28 octobre 2008 - Jacqueline de ROMILLY http://www.academie-francaise.fr/enseignement-et-education-seance-publique-annuelle-des-cinq-academies