Le Grand Paris menacé par des élus locaux

Une fronde des collectivités franciliennes refusant de dépendre de la Métropole pour le financement des services publics de proximité met à mal un projet ambitieux de développement urbain !

Par Par Ludovic Halbert (Chercheur au CNRS, rattaché à l’université Paris-Est (LATTS) et Frédéric Gilli (Chercheur associé à Sciences Po)

Le gouvernement a clarifié ses priorités en matière de transport et de logement. Mais une fois encore, les enjeux économiques de la métropole sont à peine mentionnés. Pire, les élus locaux refusent de s’engager collectivement dans ce projet. Ils refusent de partager les richesses, de s’engager dans des politiques urbaines communes et de porter une politique de développement à l’échelle de la métropole. Ainsi, ces élus locaux figent des situations acquises et négligent une occasion majeure pour articuler innovation, créations d’emplois et solidarités.

Foyer de création de richesse, avec plus de 600 milliards de produit intérieur brut par an, la métropole parisienne est aussi un lieu d’inégalités, de ségrégation et de difficultés environnementales. Elle reste toutefois spécifique. Centre d’affaires majeur, elle préserve une grande diversité économique. Ville chère, elle compte pourtant 30 % de logements sociaux en moyenne à Paris et dans la petite couronne. Alors qu’elle affiche le plus fort taux de croissance des métropoles européennes, l’emploi y croît le moins vite.

Ces constats soulignent le divorce entre sa croissance économique et son développement réel : pendant que les indicateurs d’attractivité internationaux focalisaient l’attention, on a oublié ses habitants, leurs revenus, leur qualité de vie. Quatre défis se posent pour revisiter les leviers d’action publique en matière de développement.

ATONIE DE L’EMPLOI

Le premier défi part d’un fait simple : la métropole produit des richesses mais elles sont insuffisamment consommées sur place, d’où une atonie de l’emploi, en particulier pour les moins qualifiés.

Les activités destinées à la consommation pourraient pourtant concerner des domaines infinis : la culture, la formation, la mobilité, la santé, l’environnement, la fabrication, le recyclage… Ces initiatives privilégient souvent des objectifs sociétaux : l’insertion par l’emploi, la transmission des savoirs, la protection de l’environnement. Leviers du renforcement du lien social et politique entre les habitants, ces activités soutiennent aussi le développement francilien.

Le deuxième défi est de dépasser le modèle standardisé de Christian Blanc, secrétaire d’Etat au Grand Paris de 2008 à 2010 : attirer des activités internationales et promouvoir des filières spécialisées organisées en pôles économiques spécialisés (cluster) où les ingénieurs seraient regroupés. Ceci conduit à des politiques coûteuses et souvent enfermées dans une conception techno centrée de l’innovation.

Or, les innovations reposent moins sur la force brute des ingénieurs que sur leur mise en contact avec les besoins et les attentes d’un territoire.

Comment soutenir le rôle d’incubateur urbain ? En répondant aux attentes d’acteurs économiques qui ont besoin de suivi plus que de guichets, et d’interlocuteurs plus que de dispositifs… En permettant l’accès à la ville à ces activités émergentes : à quand un volet « économie » de la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains (SRU) pour maintenir de PME/PMI à Paris et en proche couronne ?

Le troisième défi est d’articuler la trajectoire économique et la dynamique d’ensemble de la métropole. Contrairement à Londres, toute une classe moyenne intermédiaire vit et travaille encore dans le cœur de la métropole parisienne. Ceci tient notamment aux services publics garantissant écoles ou centres de santé. Cependant, les difficultés d’accès au logement, les insuffisances des transports, les inégalités à l’école, les tensions sociales font que, des couches populaires jusqu’aux cadres moyens, les actifs et leurs familles quittent la région. Or son économie ne peut fonctionner sans eux. Ce n’est donc pas la concurrence de Shanghaï ou Londres qui doit inquiéter, mais le grippage progressif des infrastructures ordinaires. Logement, transport, école, santé sont les leviers d’un urbanisme progressiste.

BANLIEUE DYNAMIQUE

Enfin, l’amélioration de la gouvernance est cruciale : aux ravages de la concurrence interterritoriale doit succéder la mise en œuvre de politiques coordonnées. Ceci nécessitera des solidarités financières massives car les inégalités pèsent. Elles nuisent à la productivité des salariés dont la qualité de vie est dégradée. Elles sapent la croissance potentielle en entretenant l’idée que tous les Franciliens n’ont pas le même droit à la réussite, alors que l’identité régionale tient justement à l’appartenance à un territoire ouvrant des opportunités à tous.

C’est un enjeu économique. La banlieue parisienne est l’endroit le plus dynamique du pays : la Seine-Saint-Denis affiche le plus fort taux de créations d’entreprises devant la Gironde, immédiatement suivies du Val-de-Marne, du Val-d’Oise et de la Seine-et-Marne, et loin devant Paris.

C’est un enjeu urbain. Près de 15 % de la future Métropole du Grand Paris est en chantier et les transformations seront démultipliées par le nouveau métro. Face à des collectivités financièrement pieds et poings liés, la maîtrise de la rente foncière sera cruciale pour lutter résolument contre les effets d’éviction des ménages et des activités fragiles.

C’est un enjeu politique : si la banlieue regorge de talents et d’énergies, il convient d’accompagner les enfants de ces territoires aussi efficacement que ceux du 5e arrondissement.

A répéter à l’envi qu’il faut attirer des entreprises mondiales, on néglige de permettre aux Franciliens de retrouver une place dans un territoire en pleine mutation. Au-delà de la réussite économique, c’est la capacité collective à faire vivre le modèle urbain, politique et social singulier sur lequel la métropole repose qui est en question.

Source : Le Monde - 14/10/2014