Abdou Diouf : Pourquoi je suis optimiste pour les Africains

À la veille de sa ­retraite politique, l’ancien président du Sénégal revient sur son exceptionnelle carrière et évoque la francophonie et le djihadisme...

Propos recueillis par Malick Diawara et Sébastien le Fol

Le Point : N’avez-vous pas le sentiment que les Français sont indifférents à la francophonie ?
Abdou Diouf : Oui, j’ai l’impression que l’élite française est indifférente au combat de la francophonie. Je le dis depuis le 1er sommet de la francophonie de Versailles. Je l’ai dit au président Mitterrand à la fin de mon discours : "Je vous en prie, monsieur le président, faites en sorte que les Français soient au moins aussi francophones que nous." Je pourrais le redire aujourd’hui, car ça n’a pas changé. Cela dit, le gouvernement français a une politique de la francophonie très claire. Il est vraiment engagé, même si les moyens ne suivent pas toujours.

Alors, pourquoi, selon vous ?
Certains parlent de combat d’arrière-garde et pensent qu’on n’a pas besoin d’un monde en français. Ils pensent que l’anglais suffit amplement. C’est une erreur, car exprimer ses convictions dans la langue que l’on maîtrise est un atout.

En quoi la francophonie peut-elle être un atout économique aujourd’hui ?
Ne faudrait-il pas poser le problème autrement ? Pourquoi n’utiliserait-on pas sa langue pour faire de l’économie ? Pourquoi une entreprise française qui s’installe à l’étranger promeut-elle l’usage de l’anglais, et non du français ? C’est quand même logique qu’une entreprise qui vient investir dans mon pays, le Sénégal, demande à s’adapter à l’environnement francophone. D’autant que le Sénégal a comme langue officielle le français.

Partagez-vous l’optimisme actuel s’agissant de l’Afrique ?
Oui ! L’Afrique doit sa croissance actuelle, en grande partie, aux ajustements structurels auxquels nous avons procédé dans les années 80 et 90. Ajustements auxquels l’Europe doit se résoudre aujourd’hui ! Cette politique de réformes a été douloureuse pour les populations mais, en tant que dirigeants responsables, nous devions la conduire. Quand j’ai quitté le pouvoir, The Economist a publié la liste des 20 pays au monde qui avaient la meilleure croissance. Y figuraient seulement deux pays africains : l’Afrique du Sud et... le Sénégal !

Quelles sont, selon vous, les qualités requises pour être un vrai homme d’État ?
La vision, le courage et la vertu.

Parmi les dirigeants actuels, quels sont ceux qui réunissent ces qualités ?
C’est à vous, journalistes, de répondre à cette question. Je vous donne une clé : l’homme d’État, avec un télescope, regarde le prochain siècle. Le politicien, avec des loupes, scrute les prochaines élections.

On reconnaît là votre prudence : vous ne citez aucun nom. Contentons-nous des hommes d’État du siècle écoulé, si vous le voulez bien....
Je suis un grand admirateur du général de Gaulle. Cela ne signifie pas qu’il est le seul homme d’État français du XXe siècle.

Vous n’avez pas cité Jean-Paul II...
À Gorée, il a eu ces mots qui nous ont profondément touchés : "Pardon pour l’holocauste oublié", en parlant de la traite négrière. Aucun autre responsable politique ou religieux ne l’a dit, avant ou après lui. Il m’a dit à plusieurs reprises : "Monsieur le Président, les sociétés humaines doivent être gouvernées à taille humaine." Cela voulait dire davantage de décentralisation pour que le quotidien des populations soit pris en charge par des responsables de proximité.

Et Mandela, c’est quelqu’un qui vous a marqué ?
Oui. Il est sorti de prison sans haine, en pardonnant à ses anciens geôliers et pour bâtir une "nation arc-en-ciel". Quand je faisais le tour des pays de la Ligne de front, je disais toujours : "Attention, ce pays, l’Afrique du Sud, est le pays des Noirs, des Blancs, des métis, des Indiens. Il faut éviter qu’une fois cet apartheid renversé un autre lui succède."

Quels souvenirs conservez-vous de vos rencontres avec lui ?
J’étais en visite à Pretoria. Il a souhaité avoir avec moi un entretien en tête à tête. "Je voudrais votre conseil sur un problème très important", m’a-t-il dit avant d’ajouter : "Voilà, mes camarades de l’ANC me demandent de reconnaître le Polisario. Que dois-je faire ?" Je lui ai dit : "Ne le faites pas. Ce serait une erreur politique." Et lui de me répondre : "Je ferai ce que vous m’avez dit." Et puis, il ajoute : "Ah, vous allez à Paris. Dites au président Chirac que je le remercie pour le conseil qu’il m’avait donné à propos d’une question importante que je lui avais soumise." Quand j’ai vu Chirac, je lui ai transmis la commission et il m’a dit qu’il s’agissait aussi de la question du Polisario. Mandela avait suivi nos conseils en ne reconnaissant pas le Polisario mais, après son départ du pouvoir, ses successeurs l’ont fait.

Qui, selon vous, incarne le mieux la "nouvelle Afrique" aujourd’hui ?
Il y a beaucoup de jeunes chefs d’État qui sont talentueux. Disons que la démocratie est en marche et que personne ne peut l’arrêter.

Kofi Annan a déclaré récemment au "Point" que le développement de l’Afrique ne serait pas durable si les jeunes générations ne prenaient pas leurs responsabilités ? Partagez-vous cet avis ?
Il faut que, de plus en plus, les jeunes générations prennent le pouvoir. Je suis confiant sur la relève. Moi, j’ai été gouverneur de région à 26 ans, secrétaire général de la présidence à 28. Je suis devenu Premier ministre à 34 ans, puis président à 45 ans. Le président Senghor a dit dans son discours d’adieu : "Je pars en laissant le pouvoir à Abdou Diouf parce que je veux qu’il fasse une politique neuve."

Auriez-vous fait de la politique s’il n’y avait pas eu le président Senghor ?
Non, je ne crois pas. Je suis sorti de l’École nationale de la France d’outre-mer (Enfom), je voulais être un grand commis de l’État et ne souhaitais pas faire de politique.

Politiquement, vous étiez plus proche de Mitterrand. Pourtant, c’est avec Jacques Chirac que vous avez lié une amitié...
Avec Jacques Chirac, nous avons des relations quasi familiales. Il est d’ailleurs le parrain de ma plus jeune fille. Cela dit, je m’entendais très bien avec François Mitterrand. Avant chaque grande rencontre internationale, il envoyait une personnalité pour recueillir mon point de vue. Il était vraiment un grand avocat de l’Afrique et des pays du Tiers-Monde en général.

Revenons au monde d’aujourd’hui. Que vous inspire l’expansion de l’extrémisme musulman, de l’Irak au Nigeria en passant par la Libye, la Somalie ?
C’est le problème le plus grave et le plus important de notre époque. Toutes les nations, toutes les volontés doivent se coaliser, se rassembler avec force contre ce danger qui n’a rien de religieux. Moi, je suis de la maison d’Abraham. Je suis musulman, ma femme est catholique. Et ma famille regroupe toutes les religions du Livre. Les actes de ces djihadistes ne sont pas conformes aux enseignements de l’islam, qui est une religion de paix, d’amour, de non-violence et de pardon. J’aime beaucoup un verset du Coran qui dit : "Nulle contrainte en religion." Peut-on penser que cette religion puisse inspirer ces horreurs ? Non, ceux qui commettent ces actes ne sont pas de Dieu, ils sont du Diable.

En Afrique de l’Ouest, au Sénégal par exemple, les confréries peuvent-elles être un rempart contre le fanatisme ?
Les confréries dans nos pays sont légitimes : en toutes circonstances, elles ont prôné le respect des institutions ainsi que les valeurs de paix, de tolérance et de respect mutuel. Elles prônent un islam modéré. Jamais elles ne verseront dans l’extrémisme. D’ailleurs, les djihadistes les considèrent comme leur ennemi. Au Sénégal, vous avez près de 90 % de la population qui est musulmane et, pourtant, le premier président élu était chrétien et a été soutenu par les chefs religieux musulmans. Cela vous donne une idée de la tolérance qui prévaut au Sénégal et dans beaucoup d’autres pays musulmans.

Vous allez prendre votre retraite dans quelques semaines. Y a-t-il quelque chose que vous regrettez de n’avoir pu faire ?
Je pense avoir fait ce que je devais faire aux différentes périodes de ma vie.

Source : http://www.lepoint.fr